L'illustré 2006 - O D B Dossier - L'illustré 2005

L'illustré par Jacques Schmitt, Avenches, juillet 2006

Prima donna? Pas si simple

Véhémente Abigaïlle de l'an dernier, la soprano sarde Paoletta Marrocu
revient sur la scène d'Avenches. Rencontre.


Que ressentez-vous lors de la première d'un opéra?
Les premières ne devraient pas exister. J'ai l'impression de passer un jugement au tribunal. Non tant celui du public qui l'exerce tout le temps, mais celui de la presse. La presse, toute la presse, est à la première, générant une terrible pression. L'artiste ne se trouve plus dans la condition idéale pour exprimer son art. Il se sent obligé de démontrer quelque chose alors qu'il doit seulement montrer ce qu'il sait faire.

C'est l'épreuve du feu. Pour tous. Si un artiste se sent moins concerné, il subit bientôt la contagion de ses collègues, du chef d'orchestre, du directeur des chœurs, de tous.
Aux premières, il se passe des choses inédites. Le chef d'orchestre ralentit un tempo parce qu'il le sent plus commode pour lui... Par la suite, on se trompe éventuellement par trop de confiance. Par contre, les erreurs des premières sont dues à un excès de concentration.

Ne s'agit-il pas d'un problème de préparation?
Le rideau d'une première s'ouvre après trente à quarante jours de répétitions. On ne peut pas être mieux préparés. Non, c'est un stress de l’instant Un stress, étrangement aussi, bénéfique, parce que le cœur bat un peu plus fort que d'habitude. Et ce n’est pas un mal! Le défi, c'est la raison d'être d'un artiste.

Et le défi d'être une prima donna?
C'est une responsabilité. Aussi longtemps que vous êtes une relative inconnue, c'est magnifique. Un cadeau. Après, les choses se gâtent... Non tant pour ce que je sais faire, mais pour ce qui se passe en dehors de la scène. Ma grand-mère disait: «Les plus grands arbres reçoivent plus de vent!» Après s'être affirmée sur la scène, on pense qu'on pourra vivre sereinement. C'est une illusion. Les tornades sont plus grandes. La jalousie se loge à tous les étages de la carrière. Plus on gravit les échelons de la notoriété, plus on est enviée. Malheureusement, ce sont des sentiments qui perturbent la tranquillité nécessaire à exprimer son art.

Comment vous protégez-vous?
En essayant de construire une vie en dehors de ma vie d'artiste. Tenter de ne pas vivre à l’ombre de mon mythe. Prendre conscience que je suis un être normal en dépit de la scène et des applaudissements. Le succès est grisant mais, quand je sors de scène, je ne pense plus à ce qui s'est passé. Sur scène, je suis ce que je dois être, je suis dans le chant, dans la musique; mais, dès que je sors de cette ambiance, je n’y pense plus. Je vis l’instant présent.
Ce qui m'importe alors reste de m'améliorer pour ma prochaine prestation. Je n’aime pas qu'on parle de moi comme une chanteuse. Je préfère que les gens se réfèrent à moi comme une personne. Avec sa propre personnalité, certes, mais je ne veux pas que ma profession devienne ma raison d'être et de me comporter.
Je ne suis pas différente parce que je suis une artiste. Les fous sont différents les uns des autres. Les autres sont tous différents. Et qui sont les autres?

Et Leonora d’Il'Trovatore?
C'est un personnage magnifique. Complexe parce que douce et dure à la fois, fragile et agressive. C'est une femme très romantique qui est très féminine dans la manière de se raconter. Déterminée aussi, parce qu'au bord de la sainte abnégation elle décide de se prostituer pour sauver son amant, son amour.

5 juillet 2006






O D B, Opéra passion!
Dossier réalisé par Jérémie Leroy-Ringuet, novembre 2005







L'illustré par Jacques Schmitt, Avenches, juillet 2005


Paoletta Marrocu belle Abigaïlle

Soprano dramatique italienne, la jeune chanteuse ne craint pas les écueils du rôle. Rencontre.


Les hirondelles trissant au-dessus des Arènes d'Avenches ne vous importunent-elles pas?
Il faut se concentrer sur son travail et faire abstraction de leurs cris sinon, effectivement... Mais c'est toujours moins dérangeant que la sonnerie d'un téléphone portable au mi milieu d'un air!

Abigaïlle vous fait-elle peur?
Non, je l'ai chantée souvent. A Francfort, à Zurich, etc. Après Avenches, je vais la présenter en tournée dans les Flandres, puis au Staatsoper de Vienne.
Avec Lady Macbeth, Abigaïlle est effectivement l'un des rôles verdiens parmi les plus terribles du répertoire. Ses exigences vocales extrêmes, avec une ligne de chant très «tirée», font appel à toute étendue du registre de soprano, d'où la difficulté de trouver les voix susceptibles de la chanter. Malgré ses excès vocaux, Abigaïlle reste un rôle belcantiste dans la tradition du chant du XIXe siècle et en aucun cas un précurseur du chant vériste. Bien souvent, on l’oublie. Ayant le bonheur de posséder une voix bien définie, je n’ai jamais été obligée de changer mon répertoire.
Soprano dramatique d'agilité, je pourrais aussi chanter des rôles plus légers en contenant ma vocalité. Mais mes compositeurs de prédilection restent Verdi et Puccini. Ils se complètent admirablement. Très technique, Verdi me renseigne constamment sur le bilan de ma propre voix. Techniquement plus simple, Puccini est émotionnellement plus enrichissant. Une complémentarité qui m'apporte aussi bien la santé vocale que la fraîcheur interprétative, pour m'éviter le déjà entendu, comme avoir le courage de crier un son plus que de le chanter pour en améliorer la couleur, pour préciser la signification du mot.